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Interview du duo Pigments
Categories : Artistes Brokatof, Interview | Auteur : Jerome

Il est des duos qui se révèlent dans la patience et la longévité, c’est le cas de ces deux complices là, qui ont pourtant roulé leurs bosses dans des styles plus bruyants, mais qui ont donné à leur formation poly-instrumentale le nom de « Pigments ». Leur excellent album « Au creux de l’arbre » sorti en 2008 avait posé les jalons d’une « world » onirique qui fait du bien.
Rencontre avec Sébastien et Fabrice, deux musiciens dévoués à leurs instruments et en cours de composition d’un nouvel album.

 

– Comment voyez-vous la place d’une musique comme la vôtre dans la société actuelle et son agitation perpétuelle ?

Sébastien: Une respiration, voilà ce qu’apporte l’écoute de Pigments. Alors que nos rythmes de vie accélèrent toujours plus, écouter Pigments c’est offrir à ses oreilles et ce qui se trouve entres elles dans un autre espace-temps, que nous voulons plus spacieux et résolument bénéfique.

Fabrice : comme une invitation à s’arrêter quelques minutes, ralentir,… et se laisser, pourquoi pas, toucher.

Le groupe Pigments en concert

– La Kora ou le Balafon sont souvent à l’honneur chez Pigments, diriez-vous que vous faites une musique « africaine » ?

Fabrice: Non, je ne pense pas.
D’abord, parce qu’ il n’y a pas une musique africaine mais des musiques africaines.
Ensuite, parce que la plupart de ces musiques possèdent leurs codes propres, que nous ne maîtrisons pas, une implication socio-culturelle, qui est différente de la notre, et enfin une transmission orale dont nous n’avons pas bénéficié (en tout cas pour les deux instruments sus-cités)
Il est par contre évident que ces musiques africaines, comme d’autres, ont considérablement nourri notre imaginaire musical, et que certaines « choses » se sont transmises par l’écoute répétée.

Sébastien : La Kora et le Balafon ont aujourd’hui largement dépassé les frontières de leurs pays d’origines. Et depuis les débuts de Pigments ce sont plus d’une dizaine d’instruments ethniques du monde entier que nous avons donné à entendre.
Disons que Pigments comme son nom le laisse deviner, fait dans le mélange de couleurs…musicales.


– Les visuels et créations graphiques de Marion Castera semblent très important pour votre univers. La considérez vous comme le 3ème membre du groupe ?

Sébastien : Nous avons trouvé dans les travaux graphiques de Marion une belle résonance à notre musicalité. Et lorsque nous avons joué ensemble (le duo Noamir (Marion et son frère Romain) et le duo Pigments)  lors du Festival Anima à Bruxelles, La musique et les dessins de Marion en direct, tout cela vibrait joyeusement !
Le duo est notre formation initiale et nous souhaitons conserver cette formule légère, mais notre musique comme la vie est avant tout organique. Donc au grée des rencontres, nous faisons coexister notre musique avec d’autres formes d’art, poésie, danse, peinture…

Fabrice : Marion fait partie de l’univers de Pigments, c’est certain. Actuellement, sa « patte » se retrouve plus sur album que sur scène, où là, nous sommes deux.

– Les titres de vos morceaux et votre approche rythmique semblent puiser leurs sources dans les éléments naturels. Peut-on dire que c’est la nature qui inspire Pigments ?

Sebastien : La nature ?  Certainement, mais pas la vision romantique de la nature (les papillons, les p’tits zozios), non, pas seulement. La globalité de la nature, avec tout ce qu’Elle a crée de bon et de moins bon.

Fabrice : Nous vivons au contact de la nature, et nous avons cette chance de côtoyer de grands espaces, de sentir passer les saisons, être réglés sur cette horloge là…Pigments, ça a commencé dans notre jardin partagé, après avoir planté les légumes, sous les étoiles. Ça pose un climat, ça contribue à faire émerger ce sentiment d’humilité et d’émerveillement…plus on se fait petit, plus la musique et le monde  dévoilent leur immensité. L’importance de soi fait écran entre la beauté du monde et celui qui est censé la percevoir. La nature aide à la réduire.

 

– Est-ce les instruments qui vous inspirent pour composer un thème ou l’ambiance que vous souhaitez aborder qui détermine quels instruments vous aller employer ?

Fabrice : Il n’y a pas vraiment de décision, ni même de réflexion. Quand un enfant se met à jouer et s’immerge dans une histoire, c’est rarement très protocolaire….il y a une sorte d’envie joyeuse, amoureuse, et assez peu de retour sur la situation…Puis, peu à peu, dans le jeu, certains éléments reviennent, cristallisent, un morceau s’incarne, et au fur et à mesure des concerts, on le « creuse ».

Sebastien : Le tout premier concert et beaucoup d’autres ensuite ont été abordé sans répétitions. On prenait quelques minutes avant de monter sur scène pour que Fabrice repère les modes des instruments que j’avais amené pour l’occasion afin de ne pas avoir à chercher où placer le capodastre sur le manche de sa guitare pendant le concert.

On s’écrivait une petite conduite qui donnait un truc comme:
1 Guitare / Balafon
2 Guitare / Flûte Peule
3 ect…
Le reste se faisait en direct.
Au fil du temps, des phrases musicales et rythmiques, des intentions se sont cristallisées et des morceaux sont nées, que l’on retrouve sur notre premier album.
Cette façon de procéder qui nous laisse beaucoup de liberté et nous invite à une belle écoute l’un de l’autre, nous l’utilisons encore aujourd’hui.

Fabrice : Après, c’est certain que les instruments conditionnent en partie ce qui va émerger, pour tout un tas de raisons évidentes, mais aussi pour des raisons propres à l’instrument : s’il s’agit d’un instrument pentatonique ( qui permet une gamme de 5 notes ) , on va difficilement s’orienter vers un langage harmonique complexe ( encore que, éclairer la gamme de diverses manières en faisant varier l’harmonie qui la soutient peut emmener dans des endroits à priori peu fréquentés par certains de ces instruments ), ou des mélodies avec des altérations. Mais tout ça reste très organique, il n’y a pas de planification, d’idées musicale à défendre..etc.

Sébastien

 

– Votre musique, particulièrement apaisante, pourrait, à mon sens, être utilisée en musico-thérapie, vous semble-t-il péjoratif de dire ça ?

Sebastien : Elle l’est déja ! C’est bien de cet espace-temps bénéfique dont je parlais plus haut.

Fabrice : Je ne vois pas comment quelque chose pourrait souffrir d’être qualifiée de thérapeutique !

Ceci étant dit, avant de se demander si une musique peut avoir des vertus « thérapeutiques », il serait bon de se demander ce qu’est la santé.
Car si la santé consiste à être relax, avoir un système immunitaire bien combatif, être efficace, apte, et rester suffisamment insensible à la souffrance de son voisin de sorte que ce bel équilibre ne soit pas trop bousculé, et bien nous serons quelqu’un que Darwin aurait qualifié de bien « adapté », mais sommes nous pour autant en bonne Santé ? C’est une santé qui sent un peu la chaussette, une santé cuirassée…une sorte de paix construite, fabriquée, qui se doit de se défendre. Une paix pour soi.
La vraie paix, la vraie Santé, sont certainement sans défenses.

Il y a une santé fondamentale de l’être humain qui consiste à être présent à la beauté du monde comme à sa souffrance, sans chercher à atténuer l’intensité de ces deux expériences, en gardant le cœur grand ouvert. Ce n’est pas la garantie d’un grand confort, la peur fait qu’on préfère parfois assoupir un peu tout ça, mais on dit que demeurer avec ça accouche des qualités de fraîcheur, d’altruisme,de tendresse, d’amour profondément joyeux et triste à la fois…Cette santé là, la Musique est selon moi une des voies les plus puissantes pour l’entretenir. Elle nous rappelle à notre vœu d’être pleinement Homme.

 

– Vos univers musicaux évoquent fortement la non-violence, le pacifisme. Y-a-t-il des engueulades entre vous parfois ?

Sebastien :Pas d’engueulade à déplorer. Et il n’y en a pas au programme, en 2012 en tous cas !

Fabrice : non. Les engueulades surviennent souvent quand il y a quelque chose à posséder, ou des drapeaux à porter. Dans le cadre de l’improvisation, soit on accepte dès le départ qu’il va y avoir des soirs inspirés et des soirs sans inspirations, soit on court le risque de manquer d’humour et de détente. Si jouer de la musique permet de s’émerveiller, il y aurait quelque chose d’absurde à vouloir s’approprier quoi que ce soit qui ait contribué à susciter cet émerveillement. Avec Seb, c’est très franc, très direct, parce que rien de personnel n’est en jeu. Je me répète : tomates, étoiles, grands espaces…deux poussières qui s’engueulent au milieu de tout ça, ça prêterait à rire.

 

Fabrice

 

– Vos compositions sont essentiellement basées sur des improvisations.   Comment procédez-vous ? Est-ce que vous improvisez en répétition et   vous essayer de rejouer la même musique ou est ce que vous improvisez   sur scène à partir d’une base définie ?

Fabrice : Dans l’improvisation, il y a un moment où une idée musicale émerge, et cette émergence crée un déséquilibre chez le musicien. De ce déséquilibre naît un mouvement. Toute l’improvisation  consiste ensuite à danser avec ce mouvement, sans le manipuler. Il ne s’agit pas de vouloir l’emmener à droite, à gauche, en avant, en arrière, il s’agit de danser avec.
C’est quelque chose de très émouvant, quelque chose qui va au cœur du musicien et de l’auditeur pour deux raisons :
La première, c’est que lorsqu’on respecte ce mouvement, la musique  semble se dévoiler d’elle même.
La seconde, c’est que suivre ce mouvement, c’est renoncer à manipuler, à préméditer,  à maîtriser selon notre idée de comment les choses devraient être. Et cette disposition va à contre courant de nos tendances habituelles. Ce renoncement est très touchant, il vient déverrouiller en quelque sorte beaucoup de cuirasses qui recouvrent la tendresse de notre cœur.
Mais le musicien doit aimer ce moment où un certain équilibre se rompt, où l’immobilité va forcément se transformer en mouvement, quelle que soit la direction prise.
Cheminer dans l’art de l’improvisation peut consister à se familiariser avec cette prédisposition au déséquilibre, à cet état d’ouverture.

En fin de compte, l’improvisation a avoir évidemment avec le fait de faire émerger une musique juste, mais peut être plus encore, elle a avoir avec le fait de trouver un positionnement juste. C’est une école de la vie, et du non jugement.
C’est drôle, la musique est tellement plus puissante que le musicien, et si farouche à la fois. Si le musicien essaye de grappiller ne serait ce qu’un petit bout de territoire, elle se rétracte, elle le « déshabite »…il faut que la volonté s’efface, s’efface, s’efface…jusqu’à effacer la volonté même de s’effacer:)

– Quel est votre actualité ? le second album est-il bientôt terminé ?

Sebastien : Il est en gestation, avec quelques belles idées à immortaliser.
L’enregistrement du premier s’est fait chez moi, avec une grande part d’improvisation musicale.
Le second sera un peu plus « préparé » et nous voudrions laisser le côté technique à des pros !

Fabrice : Les morceaux pour le second album commencent à bien se dessiner, on envisage de l’enregistrer à l’automne 2012. Il y a eu une période intense d’enregistrement avec l’ensemble Joia, dans lequel nous nous retrouvons également, et je pense qu’un peu d’espace va se dégager ces prochains temps pour que nous nous occupions du duo.

 

En attendant le prochain album du Groupe Pigments vous pouvez en savoir plus sur le groupe en vous rendant sur leur page internet : www.duo-pigments.com

Ou en commandant leur premier album en cliquant sur cette image :

Photos Michel SERRA – Illustrations NOAMIR

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