BROKATOF
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Pierre Diaz
Categories : Coups de Coeur, Interview | Auteur : Fabrice D.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« C’est un long voyage pour arriver jusqu’au voyageur »…au cours de ce voyage qui, souvent, passe par une visite de leur propre histoire, certains artistes finissent par trouver quelque chose de très intime, un endroit singulier, typique. Alors, au coeur de cet intimité, ils finissent par toucher quelque chose d’universel. Pierre Diaz fait partie de ceux là. A écouter quelques notes jaillir de ses saxophones, on entend l’histoire des Hommes, de leurs voyages, de leurs blessures et de leurs joies qui trouvent là une voix pour s’exprimer. Rencontre.

 Pierre, si on regarde actuellement les projets présentés sur ton site, on y trouve « Fils de réfugié », « Jours de vent », « Terre d’asile », « Rue Trivalle », « Métamorphoses » et « Jewish Songs ». On sent comme un lien qui les unit, quelque chose qui tournerait autour du travail de la mémoire, des racines, et en même temps une ouverture sur le monde et un positionnement foncièrement humaniste.

Comment ton parcours musical et ton parcours d’Homme se sont ils construit : comment l’un a t il influencé l’autre et réciproquement ? Y a t il eu des périodes charnières où un pont s’est fait ?

Effectivement ce que je produis aujourd’hui est orienté vers la mémoire, l’exode, l’exil, les racines, la rencontre avec les peuples. Les groupes avec lesquels je travaille, en dehors de mes créations, traitent a mon sens de tout ça aussi. « Joia » en est un bel exemple.

Pourquoi je m’oriente depuis plusieurs années vers ces sujets ?

Il me semble qu’il y a là une clé de vers quoi nous tendons. L’universalité.Cela a vraiment commencé lorsque j’ai travaillé sur ma propre histoire de « fils de réfugié ».( Exode des républicains Espagnols en 1939, qui fuyaient après le Putch du Général Franco ).Beaucoup de colère était en moi. J’ai fini par comprendre que cette colère n’était pas la mienne. Mais elle était en moi, parce que justement, je ne connaissais pas l’histoire. Elle était cachée, enfouie, tût.

Cela a été un exutoire pour moi.

Lorsque j’ai réalisé la version finale de Fils de réfugié, j’ai été libéré d’un poids, de valises empruntées.Même si je continue à travailler aujourd’hui sur cette histoire avec « Fils de réfugié, « Jours de vent » ou, plus récemment, Rue Trivalle.

La maladie : cela a été une période charnière.Une longue période (plus de 4 ans) pendant laquelle j’ai eu le temps de donner du sens à ma condition d’artiste. Pourquoi étais-je artiste ? Pourquoi avoir développé des techniques comme la sophrologie, la psycho-généalogie ? Et enfin, que faire de toutes ces techniques artistiques ou pas ? Il a été alors important de donner du sens à ma création artistique. Raconter, chanter, faire passer des émotions. Je pense une longue quête du « Qui suis-je ? ».

 Nous avons accès aujourd’hui aux musiques du monde entier, de manière relativement simple. Nous sommes nombreux à se prendre de passion pour une musique qui se joue à l’autre bout de la planète, sans vivre dans l’endroit où elle a émergé. Souvent, en jouant une musique inspirée de différentes cultures, je me demande où est ma place, ma légitimité, et ce que représente le fait d’être musicien sans véritable « tradition ». As tu un éclairage sur cette situation ?

La question de la légitimité m’a longtemps hanté. Même sur mes racines Espagnoles. Etait-ce légitime de raconter l’histoire de la guerre d’Espagne, que je n’avais pas vécue ?

Je suis né en France, j’ai très peu entendu dans mon enfance et dans mon éducation musicale, de musique de ce Pays, « L’Espagne ».

Pourtant, quand j’ai commencé a travailler sur ce sujet, tout mon être était en vibration avec cette culture. La musique, la langue, la mentalité, la nourriture. Tout était en moi.

On ne peut pas dire que nous n’avons pas de tradition, on peut dire par contre que nous ne pouvons clairement la cerner. Elle se cache en nous, mais cela est un long débat. Quoi qu’il en soit, même si nous ne connaissons pas notre tradition, ou nos racines d’inspirations profondes, nous construisons notre tradition depuis notre naissance. Nos oreilles et tous nos sens sont ouverts, c’est le meilleur enseignement artistique. Tout ce que l’on perçoit par nos sens nous appartient. On peut, je pense s’identifier à une tradition. Encore une fois, tout cela se cache dans des méandres complexes de l’esprit humain.

Une question à propos de ton son aux saxophones : Nous sommes nombreux à être frappés par ses qualités. Ne serait ce que quand tu t’échauffes, il se dégage quelque chose de bienfaisant, de plein. Il semble vecteur d’émotions à lui tout seul, bien avant que le langage se déploie. Quelle attention lui accordes tu ? Que représente le son pour toi dans la musique ?

Le son est le tout. Mélodie harmonie rythme, dans la musique, carte d’identité sociale, relation spirituelle. Avoir un son qui nous ressemble est là aussi une longue quête. Quand nous n’y arrivons pas, on peut chercher des modèles de ce que l’on voudrait. Ecouter, écouter…

Je fais toujours un travail sur le son, tous les jours.

Cela passe avant tout par la fluidité, ne pas forcer. Avoir une perception physique et émotionnelle de notre son. En général, le travail des harmoniques m’amène rapidement à cet état. Vibrer de l’intérieur, plutôt que de chercher le son au dehors. Le travail du son me met dans des états de transe. C’est trop bon, on ne s’arrêterait plus. Il m’arrive de le perdre, j’en suis très triste. Souvent, c’est une mauvaise approche, une période perturbée, un oubli de moi qui produit cela. Le son doit être nourri de moi et me nourrir pour être comme je le souhaite..

 Tu  travailles en sophrologie. Quels ponts avec ta musique ?

J’ai fait une formation de sophrologue (non validée), et j’interviens à l’école française de sophrologie, dirigée par mon ami Norbert Cassini. J’ai commencé la sophrologie tout à fait par hasard, pour accompagner une copine. Très vite j’ai compris qu’il y avait là des outils intéressants pour résoudre des questions sur ma façon d’appréhender la musique. Cela a d’abord été sur la technique du saxophone, la façon de ressentir l’instrument, de se situer dans l’espace, d’être conscient de toutes les actions du corps. Ensuite, cela m’a amené à avoir une perception de ce que j’imagine avant, pendant et après avoir joué. Toutes les projections inutiles qui encombrent mon jeu. Toutes les barrières que je me mettais. Ce que pense ou va penser le public. Tout cela réduisait mon mode d’expression. Gérer les émotions, le trac, la peur, la colère et bien d’autres choses encore. La sophrologie m’a beaucoup appris sur moi, et m’apprend beaucoup encore. Ce n’est qu’un moyen d’y parvenir, beaucoup d’autres approches, comme la méditation, par exemple, sont de bons moyens. En tout cas, pour moi, il est bon de ne pas s’acharner sur son instrument, mais de chercher ailleurs des solutions.

Une question un peu spécifique, à propos de ton langage musical : je suis souvent frappé à l’écoute de ce que tu joues, par la manière que tu as de surprendre, inventer, sans recourir forcément à un jeu très « out » ( note pour le lecteur : le jeu « out » désigne dans le jargon jazz un jeu où les notes jouées par le musicien sont en dehors de l’accord proposé par l’harmonie ) . C’est comme si tu prenais le parti de creuser ce qui peut être joué à l’intérieur de l’accord, d’en extraire tout ce qu’il y a à en extraire, avant de chercher à en sortir…Quelle est ta démarche par rapport à cet aspect là du langage de soliste ?

La couleur du son : Après avoir accumulé comme chacun de nous, des gammes, des modes, des harmonies, et être toujours à la recherche de la note qui tue, on bascule dans le jouer « out ». Parce qu’une gamme majeure, mineure ou autre ne nous suffit plus. Un impression de trop scolaire à jouer ces gammes là. Puis tu écoutes Chet Baker, tu relèves ses impros, et là mon gars tu te dis « Bon, on va revoir les gammes différemment. » Ca commence par chercher les sensations de chaque note qui compose une gamme. De lui donner une place, une épaisseur, une couleur.

Par exemple, jouer un do sur un accord de C7, me donne le nom de « plat », ce n’est pas péjoratif, c’est juste qu’il n’y a pas d’épaisseur.Un si bémol, sur ce C7, va donner une autre couleur, qui va inspirer une suite différente dans l’improvisation. Chaque note choisie pour démarrer une impro, inspire la suite, c’est très étonnant. Un fa sur ce C7, semble instable, nous n’avons pas envie d’y rester. Et bien, il faut insister, jusqu’à lui trouver une place dans les couleurs de cette gamme.

Une fois que nous avons donné une place à ces 7 notes (Do-re mi fa sol la sib do), on pousse le travail pour ressentir les 5 autres notes qui n’ont à priori , pas de place dans ce mode. (DO# Ré# Fa# Sol# Si) et à nous de donner une couleur, une épaisseur, une place à ces 12 notes sur un accord de C7.

Plusieurs de tes disques ont été enregistré au studio « La Buissonne » , à Pernes ( 34 ). Que représente cet endroit pour toi, ainsi que Gérard, avec qui tu travailles là bas ?

Une bulle : J’ai fais une douzaine de Disques à la buissonne, dont certains à mon nom et pour d’autres projets, comme « Joia ».

L’environnement studio, à l’interieur comme à l’exterieur est superbe. Tout est fait pour que l’on s’y sente bien. Les techniciens sont adorables et très compétents. On trouve vite son propre son (et oui, encore le son). Mais il faut dire que Gérard de Haro est le générateur de tout ça. Il est d’une gentillesse extrême, d’une compétence maintenant reconnue par ces pairs. Il est le producteur (avec Marc Thouvenot) du Disque « Jours de vent » que j’ai réalisé avec le Trio Zéphyr. Il fonctionne au coup de cœur, et il se soucie du son de ses machines, comme un instrumentiste, exactement pareil. S’il n’a pas le son (et c’est excessivement rare) il souffre, comme je pourrais souffrir de ne pas avoir le mien.

  Tu voyages dans le monde avec ta musique. Quel regard portes tu sur notre système français de rémunération des artistes, sur la vivacité ( ou non ) de notre scène musicale, sur le public ?

Je n’aime pas notre statut de chômeur même si j’en profite. Dans d’autres pays, il n’existe pas et la création s’en porte plutôt bien. C’est d’ailleurs, je pense, une exception culturelle chez nous. Je pense qu’au départ, il partait d’une bonne intention. « permettre aux artistes en période de création, de continuer à percevoir un salaire ». Mais ce projet a dérivé et a eu des effets catastrophiques sur la diffusion C’est un sujet qui se mord la queue. Ici, sans ce statut, les artistes seraient perdus, mais il met la créativité au second rang, avec cette course au cachet. On devient plus frileux pour entreprendre des projets ambitieux. C’est un débat politique culturel, auquel j’ai peu de chose à dire, si ce n’est « pourquoi, plutôt que de me donner de l’argent, ne l’utilise-t-on pas à soutenir des lieux de diffusions ». J’aimerai jouer tous les jours, plutôt que d’essayer de boucler mes 507 h.

En écoute :

« Le Lendemain Matin », par Pierre Diaz et trio Zéphyr ( « Jours de Vent » )

Le lendemain matin

« Le Véritable », par Pierre Diaz et trio Zéphyr ( « Jours de Vent » )

Le véritable

« Le Pont », projet « Terre d’Asile et Jours de Vent »

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« Tormenta », sur l’album « Hijas Queridas »

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Les liens :

http://www.myspace.com/pierrediaz

http://www.myspace.com/joursdevent

http://www.diazpierre.com/

Pour commander les albums de Pierre Diaz :

http://www.diazpierre.com/commander_un_cd.html

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