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CANNES OUTSIDE
Categories : Mondokatof | Auteur : Julien Girardot
The 24 Steps

The 24 Steps

Je vais au festival de Cannes environ une fois sur deux, au gré de mes disponibilités professionnelles intermittentes ou de mes moyens financiers. J’y ai toujours été en tant que « professionnel de la profession », en l’occurrence technicien curieux de s’immerger dans le panorama annuel de ce qui est censé se faire de plus pointu dans le cinéma d’auteur mainstream.

Pour bouffer de la pelloche donc, jusqu’à ce que le numérique me laisse sur ma faim pour son manque de profondeur des noirs, mais c’est une autre histoire.

Cette année j’ai été aimablement convié à participer à la couverture du festival par Arte sur internet, avec « l’équipe de trublions » (sic Arte) de Palais Duplex qui animait autrefois Cannes Cocktail pour Arte et Cannes Inside pour Vodkaster. Première fois donc que je me retrouvais à Cannes pour travailler autrement qu’en regardant le plus de films possible. Ma mission : réaliser, tourner et monter plusieurs entretiens par jour des cinéastes en sélection produits par Arte et interviewés par le directeur de l’unité cinéma d’Arte Olivier Père, qui est donc co-producteur de ces films.

Arte avait cette année 24 films à Cannes toutes sélections confondues, dont 6 films en compétition, un cru exceptionnel et très varié, avec à la clé la Palme d’Or et le Grand Prix du Jury. Not bad. Bien ouej, oserais-je même.

Ironie et déception, le seul film soutenu par Arte recalé à Cannes est le seul sur lequel j’ai travaillé : « Fidélio, l’odyssée d’Alice » premier long-métrage de Lucie Borleteau avec Ariane Labed, Melvil Poupaud et Anders Danielsen Lie, qui sera peut-être à Locarno ou Venise.

 

Map To The Star Wars

Pour ceux qui ne connaissent le festival qu’à travers la lorgnette Canal+ résumons un peu la situation : en vrai Cannes c’est Star Wars, une Etoile Noire plaquée or qu’il faut conquérir sans merci, où seuls les plus forts survivent. On a d’un côté (obscur) Gilles « l’Empereur » Jacob et son fidèle lieutenant Thierry « Darth Vader » Frémaux, ancien jedi exemplaire qui s’est laissé aspirer par le Côté Obscur de la Force des paillettes, mais qui a heureusement encore des éclairs de génie et d’amour du côté lumineux de la Force.

Ne nous méprenons pas, dans la vraie vie l’équilibre et la distinction entre le Bien et le Mal est beaucoup plus subtile que dans les films américains. Le Côté Obscur a ses côtés attirants et gratifiants : la puissance, le pouvoir, la séduction, le champagne et les voitures de luxe avec chauffeur. De l’autre côté on a des Jedis qui se battent pour que leurs films surnagent un peu dans le brouhaha des sabres lasers médiatiques qui s’entrechoquent, et surtout tentent de ne pas se laisser envahir par une Force Obscure si tentante et facile d’accès.

Si l’on est un peu naïf on pourrait être tenté de voir en Jacob et Frémaux un Yoda et Obi-Wan Kenobi, mais ce serait trop beau à mon goût, à vous de juger…

Et au milieu coule une rivière de clones journalistes et blogueurs prêts à tout pour entrer aux soirées et s’afficher aux côtés des Jedis et autres Vincent « Boba Fett » Maraval ou Gérard « Jabba The Hut » Depardieu.

 

Attaque des Clones

Les journalistes disciplinés par ordre de badges blancs, roses, bleus et jaunes montent les marches menés par Laurent Weil.

Je suis sûr que vous pigez mieux le topo maintenant.

 

Ensuite il faut imaginer que cette guerre est arbitrée par une Alliance intergalactique qu’on appelle ici le Jury. C’est là que ça se complique, la nature de la Force en jeu dans le Jury est souvent très difficile à déterminer, chacun cachant subtilement son jeu, ses intérêts et ses vraies intentions dans l’issue du conflit.

Il faut également bien comprendre que tout cela est orchestré par ceux-là même qui profitent le plus des « événements » comme disent les reporters de guerre et les attachés de presse. Sans Canal+ et Arte la plupart des films présents à Cannes auraient beaucoup de mal à se faire, c’est le système français qui veut ça : le cinéma vit de la télévision et la télévision profite en retour des différentes retombées que génèrent le festival et le succès des films. La Force trouve là un équilibre précaire qu’on n’a pas à juger.

On est déjà par-delà le Bien et le Mal, l’univers cinématographique fonctionne ainsi et il faudrait une révolution pour changer cet état de fait. C’est pas demain la veille, Netflix ou pas.

 

 

The Boat That Rocked 

 

Me voilà donc embarqué sur un fringant vaisseau Arte solidement amarré à côté du Palais de l’Empereur, dans le but de procéder à des interrogatoires de Jedis qui pourraient aider à faire triompher le côté lumineux de la Force, si le Jury et le public suivent. C’est Olivier « Han Solo » Père qui mène ces interrogatoires bienveillants d’une main qui ne tremble pas, tenant fermement son micro laser siglé Arte. Il est un peu à part de tout ça, c’est un contrebandier qui aide les Jedis à monter leurs films, et retire en retour de menus profits et un peu de prestige.

Cliquez sur l'image pour voir les entretiens vidéo d'Olivier Père

Cliquez sur l’image pour voir les entretiens vidéo d’Olivier Père

C’est une armée pleine de panache que l’on passe en revue, des jeunes padawans prometteurs aux guerriers confirmés et déjà décorés pour leurs faits d’armes. 15 hommes, 6 femmes, les Jedis sont encore un peu des machos. Ils donnent tout, ils savent bien que tout peut aller très vite, en un instant ils peuvent se faire descendre par une attaque de clones badgés blanc, les plus dangereux, ou tout aussi vite être acclamés en héros de la galaxie. Le « Buzz », un dérivé incontrôlable de la Force Obscure, peut causer des dégâts considérables à une carrière de Jedi, comme faire des miracles en faisant tomber en pâmoison des centaines de blogueurs d ‘un coup… Sans merci, je vous dis.

Quand je ne suis pas sur le vaisseau amiral Arte, je suis à la base avancée de Palais Duplex, une bande d’affranchis dont je ne connais pas la planète d’origine, qui maîtrisent un dérivé de la Force qu’ils appellent « LOL », arme redoutable qui a bien failli se retourner contre eux. Ils ont même tenté de m’initier à sa puissance, Henry Michel a même déclaré : « The LOL is strong with this one. »

 

Voilà le résultat :

Image de prévisualisation YouTube

 

Pour info, l’originale :

Bande-annonce de Adieu au Langage

 

L’Adieu au Badge

Tout cela est fort passionnant et donne terriblement envie de voir les films en question, malheureusement en tant que padawan des médias je me retrouve affublé d’un badge jaune, soit la lie de la presse qu’on parque à part dans les queues aux séances de presse pour ne pas incommoder les autres journalistes. Avec mon badge professionnel de la profession je pouvais autrefois réserver mes places sur internet et accéder aux séances de gala sans problème.

Le Côté Obscur vous dis-je.

Un autre « fun fact » est que le festival n’a pas été créé pour les journalistes, comme on pourrait le croire, mais par et pour les professionnels du cinéma. Oui c’est ça, les intermittents qu’on voit manifester dans la rue devant le Palais comme des faquins sans vergogne, au mépris de cette belle fête qui leur est offerte, les ingrats. Adieu au badge pro, donc. De toute façon je passe le plus clair de mon temps devant un écran, mais d’ordinateur, pour monter les entretiens en flux tendu tous les jours, alors dès le début j’ai fait une croix sur l’idée de voir les films.

 

Fête du film MERCURIALES au restau chinois

Fête du film MERCURIALES au restau chinois

 

Party Girls and Boys

 

Heureusement il y a les fêtes. Oui parce que dans festival il y a festif. On finit tard mais il faut bien se ressourcer après une dure journée, et l’on constate alors qu’aux soirées des films la plupart des « invités » non seulement ne le sont pas, mais n’ont même pas vu le film en question. On a un peu moins honte d’avoir tout raté mais on réalise que ces fêtes sont polluées par tout un tas de pique-assiettes qui n’en ont rien à cirer du cinéma mais s’intéressent beaucoup plus au champagne gratuit. Le bateau Arte organise des fêtes tous les soirs, avec forcément une jauge limitée, et il s’est souvent trouvé que les gens d’Arte ne pouvaient même pas rentrer parce que le bateau avait été pris d’assaut par des bimbos qui ne savent pas épeler Andrey Zvyagintsev (bon OK mauvais exemple, moi non plus) et des minets qui pensent que Tommy Lee Jones est une marque de polos…

Si on se fait recaler à l’entrée il reste forcément la Cantina de Cannes, j’ai nommé le Petit Majestic de renommée intergalactique où les vrais pros du festival se retrouvent pour bosser au calme autour d’une pinte et d’un hot dog.

 

Le Petit Majestic

Le Petit Majestic

 

 

Parlons de cinéma, pourquoi parler d’autre chose ?

Ce hot dog me fait penser que ce festival de Cannes 2014 était marqué par une forte présence canine.

En entrant ici, j’avais abandonné tout espoir de voir un film, mais le huitième jour un miracle se produisit : un après-midi off. Et c’est le film de Jean-Luc « Yoda » Godard qui passe au Palais, accompagné à la sortie d’une lettre filmée à ses « camarades » l’Empereur et Darth Vader pour « excuser » sa non venue au Palais. J’te jure la diplomatie entre les Jedis et l’Empire c’est pas de la tarte.

Rappelons quelques faits, d’aucuns seraient tentés de qualifier JLG de vieux cynique qui se fout de la gueule du monde. C’est bien mal connaître Godard et ce qu’est le cynisme, école philosophique grecque dont le nom provient du grec ancien κύων / kuôn, « chien. » JLG tient effectivement plus du provocateur Diogène que du je-m’en-foutiste pour chroniques télévisées.

Citons Wikipédia : « Cette école a tenté un renversement des valeurs dominantes du moment, enseignant la désinvolture et l’humilité aux grands et aux puissants de la Grèce antique. Radicalement matérialistes et anticonformistes, les Cyniques, et à leur tête Diogène, proposaient une autre pratique de la philosophie et de la vie en général, subversive et jubilatoire. L’école cynique prône la vertu et la sagesse, qualités qu’on ne peut atteindre que par la liberté. Cette liberté, étape nécessaire à un état vertueux et non finalité en soi, se veut radicale face aux conventions communément admises, dans un souci constant de se rapprocher de la Nature. »

Liberté, Nature, chien et caca décomplexé tout en philosophant en couple, voilà Adieu au Langage. Godard dérègle la 3D, met en relief ou aplatit le cinéma, nous fait tour à tour loucher et cligner des yeux et c’est très beau, drôle et jubilatoire.

Il y avait aussi beaucoup de caca cette année à Cannes, littéralement.

 

Mercuriales
MercurialesLe même jour à l’ACID passe « Mercuriales » de Virgil Vernier, le film à la douce image 16mm et au montage agréablement déréglé suit deux jeunes filles qui se rencontrent autour des tours Mercuriales en banlieue parisienne. Joane rêve d’être danseuse, se donne un an pour réussir, Lisa est Moldave, en France depuis peu, plus terre à terre et sans illusions, peut-être plus légère et heureuse. Puis il y a Zouzou, qui aimerait trouver un père pour sa fille, il y a un vigile aux Mercuriales qu’on retrouvera dans un supermarché puis une patrouille armée, montant sans fin la garde contre une menace invisible. Une errance désirante dans des territoires trop construits ou en destruction, en friche ou loin de tout, que rien ne relie vraiment à part une amitié qui s’invente contre un monde sur lequel on n’a pas vraiment de prise. Les actrices Philippine Stindel, Ana Neborac, Annabelle Lengronne et la jeune Jad Solesme sont lumineuses comme des nymphes errant dans une mythologie disparue et réinventée, mais aspirant toujours à s’approcher des dieux. Parce qu’il faut croire.

 

Image de prévisualisation YouTube

 

Puis vinrent le dimanche post-palmarès et le temps des rattrapages.

 

Un peu hors festival, je vous laisse avec mes micro-critiques sur Vodkaster :

    Et des images, juste des images :

Et même des selfies :

 

Un grand merci à La Direction, Arte, @delgoff, @HenryMichel, @Klem, @thyhandbelinda, @mattbilloo, Olivier Père, Thomas Ordonneau et tous les Vodkastos et twittos que je n’arrive à croiser qu’à Cannes, ou pas.

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