BROKATOF
le blog collectif des membres du collectif
REVUE FLEUVE MAIS NON EXHAUSTIVE DE CANNES 2012 EN VUE SUBJECTIVE
Categories : Mondokatof | Auteur : Julien Girardot

Le reportage gonzo allie la plume d’un maître reporter,

le talent d’un photographe de renom

et les couilles en bronze d’un acteur.

Hunter S. Thompson

Bon, ça met un peu la pression, je préfère peut-être cette définition :

Selon Cardoso, Gonzo (de l’argot irlandais du Sud de Boston) décrit le dernier homme debout après une nuit entière à boire de l’alcool. 

AVERTISSEMENT : ceci n’est pas du journalimse, merci de votre compréhension.

Une semaine après le palmarès, je vous raconte mon festival de Cannes à tête reposée. Au départ je voulais juste écrire un peu de contexte pour accompagner mes photos, et de fil en aiguille le besoin de faire un vrai bilan s’est fait ressentir. Oui c’est beaucoup trop long pour un article, mais ça tombe bien ce n’est pas un article, c’est un journal, un peu intime.  Vous pouvez les agrandir les photos en cliquant dessus.

Exit

Ecrire sur Cannes est un exercice hautement périlleux, particulièrement lorsqu’on n’est pas professionnel de la profession de l’écriture. Se réclamer du gonzo l’est tout autant. Je ne peux prétendre à être vraiment gonzo que dans ma capacité à être parfois, pas toujours, « the last man standing » un verre à la main et un sourire aux lèvres. De la profession de foi de Thompson ci-dessus dans son Nouveau Testament Gonzo, je crains en toute honnêteté de ne pouvoir vous garantir, en ce qui me concerne, que le point n°3, ce qui n’est déjà pas mal. Je vous laisse seul juge du reste, et qui m’aime me lise, si vous ne m’aimez pas, je ne vous aime pas non plus, comme disait quelqu’un que j’aime.

Je travaille sur des films et j’aime ça, j’aime voir des films et j’aime boire et danser avec des gens que j’aime après avoir vu des films. Cannes rassemble tout ça dans un petit bled de la Côte d’Azur, et permet d’avoir un aperçu de ce qui est censé être le meilleur de la production mondiale printanière, de voir les gens qu’on a rarement l’occasion de croiser en temps normal, et de les voir dans un état toujours intéressant : plus détendus (parfois trop), les barrières professionnelles s’abaissent un peu et les gens sont plus accessibles. On dit souvent « la grand’ messe du cinéma » et il y a de ça, ce côté rituel annuel, c’est un peu la Noël des cinéphiles et de la profession où chacun est impatient de découvrir ses cadeaux, de retrouver la famille (ou pas), de boire et bouffer beaucoup, de s’engueuler, rigoler, être déçu ou émerveillé.

C’est pour ça que j’aime aller à Cannes, malgré tout ce que je déteste à Cannes. Les photos de stars je m’en bats un peu les couilles en bronze, mais franchement c’est DRÔLE, ce cirque cannois est drôle, et les open bars on serait cons de s’en priver.

Aux marches du Palais

J’ai choisi de faire un journal a posteriori, d’abord parce que pendant le festival on a déjà pas le temps de tout faire ni tout voir, alors mal écrire une mauvaise note de blog quotidienne sous influence au choix de l’alcool, la gueule de bois ou la fatigue, destinée à être noyée dans le flot médiatique, ça n’a aucun intérêt. Ensuite j’aime prendre un peu de recul, qu’il s’agisse des films ou des événements.

Brokatof est un site de potes qui créent et partagent ce qu’ils créent, on ne s’enrichit pas en faisant ce qu’on fait, et plusieurs d’entre nous sont au RSA. Par définition on fait du copinage, parce que nos copains on les aime et on a envie que vous les aimiez aussi. Mais rassurez-vous on n’a pas de sponsors, pas de partenariat, j’ai acheté mon appareil photo moi-même, payé mon appartement et obtenu mon accréditation sur présentation de mon CV.

Le récit qui suit existe en premier lieu pour raconter à mes potes ce que j’ai fait de mes 12 jours à Cannes, je l’ai écrit pour ça et il se trouve que vous pouvez le lire aussi. De toute façon c’est tellement long que seuls mes potes vont le lire jusqu’au bout, et encore, pas tous je parie…

J’y parle donc de mes amis, de mes rencontres et des films que j’y ai vu. Je ne suis ni critique, ni photographe professionnel, ni connu, donc vous êtes prévenus, ne venez pas me casser les couilles en bronze si ça vous saoule. Je vais y parler de ce que vous conchiez peut-être. On pourra me reprocher de parler beaucoup de la villa d’un magazine culturel, mais rassurez-vous, je ne lis plus ce magazine depuis les années 90, il se trouve simplement qu’on pouvait y trouver des bons concerts et des boissons gratuites. Je n’écris pas ici pour tenter de vous faire croire que je suis cool, le reste de l’année je le passe à m’user les yeux devant un ordinateur pour monter des films qui ne vont pas à Cannes.

Cannes est une immersion dans le système avec ses pires travers et son indécence. Critiquons donc le système, son ridicule, ses injustices. Observons-le pour le comprendre, il suffit de ne pas oublier qui on est et peut-être qu’on parviendra à le faire évoluer à défaut de le révolutionner. Cannes repose sur un système de castes, parmi les journalistes, les professionnels, et même entre films de la compétition, personne n’est au même niveau et au final le palmarès valide cette hiérarchie, en fait une récompense, donne un prix. Tout a un prix à Cannes, même ce qui paraît gratuit, même les gens.

Mais ne nous voilons pas la face, on est d’abord là pour faire la fête, et le reste, on s’en bat les couilles de bronze. A bon entendeur…

Cinéma de la plage

 

CANNES OUTSIDE

 

L’année dernière pas de festival pour moi, je travaillais au montage complexe d’un film fort intéressant mais néanmoins fort mal payé, la frustration était totale au vu de la sélection vraiment alléchante.

Au détour de je ne sais plus quel lien, j’ai découvert le site Vodkaster et sa page Cannes Inside, qui rassemblait l’activité Twitter liée au festival d’une équipe de journalistes et autres « insiders » triés sur le volet, et synthétisait leurs avis sur les films dans une émission quotidienne présentée par le blogueur cannois Henry Michel, champion de PACA de lol (il fait partie des 3-4 blogueurs en France qui savent écrire, ce qui mérite d’être souligné, je vous conseille vivement ses nouvelles sur henrymichel.com.)

A cet instant on peut dire sans exagérer que ma vie numérique de cinéphile bascule : premièrement je n’avais trouvé jusqu’à présent à Twitter qu’un intérêt limité, et d’un coup je peux suivre en temps réel ce festival si loin si proche, raconté par un casting varié et drôle, qui sait de quoi il parle et ne se prend pas au sérieux, deuxièmement Vodkaster est une vraie découverte de cinéphile : basé sur des micro-critiques des films en 140 caractères, comme sur Twitter, qui peuvent ensuite se poursuivre par des discussions à l’infini. L’exercice de style est très amusant, j’y découvre une communauté exigeante, passionnée, et une équipe proche de ses utilisateurs. Parallèlement, les quiz cinéma présents sur le site achèveront de flinguer ma productivité déjà mise à mal, mais ma dépression cinéphilique allait beaucoup mieux.

Tout ça pour dire que de nos jours, on peut donc aussi aller à Cannes… sur internet, exemple amusant à l’appui : http://www.lesarchivistes.net/comment-je-suis-alle-au-festival-de-cannes-sur-internet/

Un an plus tard, j’ai fait mes premières armes sur Twitter et suis devenu un utilisateur aguerri de Vodkaster. Pour ceux qui doutent encore de l’intérêt de Twitter, ce réseau social m’a tout simplement permis de trouver un logement à Cannes et les charmants colocataires pour le partager, et ce sans s’être jamais rencontrés autrement que virtuellement. Personnellement je trouve ça assez puissant, et ces personnes font partie des belles rencontres de ce festival, on est même devenus amis-Facebook, c’est vous dire…

Si vous en avez déjà marre et que vous voulez vous la faire courte, ou juste en images :

Toutes mes micro-critiques des films que j’ai vus à Cannes, sur Vodkaster

L’intégralité de mes photos de Cannes sur ma page perso Brokatof

(Il n’y en a que la moitié ici)

 

JOUR 1 – Mercredi 16 mai

 

La SNCF a involontairement lancé un contre-festival : suite à des problèmes électriques au niveau de Toulon, tous les trains en destination de Cannes sont paralysés. Autant vous dire qu’ils contiennent une armée de festivaliers plutôt impatients. Les Parisiens mettront au final huit heures au lieu de quatre pour rallier Cannes, moi qui viens de Marseille, il m’en faudra quatre au lieu de deux. Là encore, suivre l’aventure sur Twitter est assez épique, on suit la position de chacun, les pétages de plomb dans les trains, et on fait connaissance avec de nouveaux compagnons de galère.

Un pressentiment diffus s’installe insidieusement : ce festival pourrait fort bien être placé sous le signe de la lose… Mais finalement on arrive, je rejoins et fais la connaissance de ma colocataire Oriane devant la gare et on gagne l’appartement situé à deux pas de la Croisette. Ah, on apprend que notre troisième larron Viguen n’a pas pu avoir d’avion, il risque de ne pas pouvoir être là avant demain… Hmm, mais non, il fait beau et tout va bien. Pour le moment.

Installés, accrédités, on décide de rentrer dans le vif du sujet le soir même et on enfile costard et robe de soirée pour la séance de 23h du film d’ouverture : le doux et joli Moonrise Kingdom de Wes Anderson. Arrivés un peu tard pour trouver des invitations, ce n’est pas encore la foule des grands jours et on rentre sans problème par l’accès de dernière minute. Première montée des marches, c’est parti. Qui a dit lose ?

« C’est le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventure. » C’est le moment d’avouer que j’ai été scout, et que sans les scouts je n’existerais peut-être pas : mes parents étaient chefs scouts dans leur jeunesse et sont tombés amoureux à l’occasion d’une partie de chaises musicales au cours de laquelle ma mère a fini en finale sur les genoux de mon père, ce qui pourrait fort bien être une scène de Wes Anderson, sur du Françoise Hardy of course. J’y ai moi-même connu mes premiers émois, le temps de l’amour, des copains, et de l’aventure dans les bois… Voilà c’était le moment nostalgique, du cinéma qui nous ramène à notre enfance.

Le récit initiatique sera l’un des fils déroulé par cette sélection, avec notamment Les bêtes du sud sauvage et Mud sur lesquels nous reviendrons.

 

JOUR 2 – Jeudi 17 mai

 

On commence la journée avec Mystery de Lou Ye, ouverture de la sélection Un Certain Regard, qui cette année en remontre sérieusement à la compétition. La réalisation est nerveuse, le montage tendu, mais le mystère ne tient pas trop la longueur malgré des acteurs excellents. Je découvre que c’est une vieille connaissance qui a fait le montage : l’excellent Simon Jacquet, également monteur de Depardon entre autres, dont Journal de France, co-réalisé avec sa compagne et ingénieur du son Claudine Nougaret, est présenté hors compétition. Autant dire que je suis un peu jaloux de la carrière de ce jeune homme qui n’a qu’un an de plus que moi et travaille avec les plus grands. Mais je m’en fous, moi à Marseille après une dure journée de montage, je vais à la plage. Dans la vie il faut savoir définir ses priorités.

L’après-midi c’est compétition avec De rouille et d’os de Jacques Audiard. Je m’attends au pire avec son sujet mélo, le handicap, Marion Cotillard, ça fait beaucoup de boulets pour un seul film. Mais Audiard déjoue tous les pièges, tout ce qui était éminemment casse-gueule fonctionne et on est ému, toujours à la limite de ne pas y croire, mais on marche. Ce n’est pas mon Audiard préféré mais le tour de force est bluffant, en grande partie grâce à Matthias Schoenaerts, d’une présence incroyable, mélange de force et de fragilité, et Marion Cotillard que j’ai enfin appréciée.

Pendant ce temps, colocataire Viguen a réussi à trouver un avion, mais, surprise, sa valise ne l’a pas suivi… Air France rejoint donc la SNCF comme partenaire officiel du festival de la lose.

Vient l’heure de l’apéro et l’occasion de découvrir la fameuse Villa Inrocks qui propose tous les soirs des concerts dans les beaux jardins de la villa Noailles, médiathèque municipale de Cannes. C’est la soirée d’ouverture, une bonne partie de l’équipe de Vodkaster et de Cannes inside est là, je vais me présenter. Une première rencontre « in real life » c’est toujours très rigolo quand on a pas mal échangé virtuellement. L’ambiance est bon enfant…

On écoute Cascadeur en discutant dans l’interminable queue du bar, qui deviendra un peu le symbole de la villa, mais rapidement je dois m’éclipser, pas de Gossip pour moi, c’est déjà l’heure d’aller accueillir Judith à la gare pour compléter la team colocation.

Pour son premier soir on fait fort, avec une invitation pour la soirée De rouille et d’os sur la plage du Carlton.

Le reportage cannois est lancé, avec pour cette première soirée un défi photo « tout Instagram. » D’une part parce qu’il n’y a pas de lumière et que je n’aime pas beaucoup les photos au flash, et d’autre part les stars sont parquées dans un espace VIP muré de bâches en plastique qui constituent déjà un filtre Instagram « naturel. » Alors quitte à faire des photos pourries autant avoir l’excuse d’Instagram et pouvoir partager directement cette pluie de glamour sur les réseaux…

J’aurais juste raté Harvey Weinstein qui nous a bousculé dans la queue à l’entrée, sans doute venu faire ses emplettes.

Cliquez sur les vignettes pour agrandir et faire défiler les photos

JOUR 3 – Vendredi 18 mai

 

A nouveau Un Certain Regard, avec Laurence Anyways de Xavier Dolan, une très agréable surprise de la part du jeune Québecois dont les films précédents avaient fortement agacé par leur côté poseur de sous-Wong Kar Wai à la sauce Vogue, son discours et son attitude de roquet prétentieux n’arrangeant rien. Ici, tous ses tics et effets de mise en scène deviennent un vrai style au service d’un vrai récit, la B.O. est superbe et et nous plonge complètement dans l’époque années 80-90, Melvil Poupaud est impressionnant et très touchant. 2H40 d’une belle ampleur, qui passent très bien malgré quelques scènes pas indispensables.

Le film n’aurait pas fait tache en compétition, mais du haut de ses 23 ans et avec ses trois films déjà sélectionnés à Cannes, Dolan a bien le temps de se faire sa place parmi les « abonnés », surtout s’il continue sur cette lancée en tenant sa caméra à distance de son nombril.

Le soir c’est projection de gala pour le film de Matteo Garrone, Reality. Il y a du monde et mes amies qui n’ont pas eu d’invitation se retrouvent sur le carreau dans la queue de dernière minute. Je suis hyper mal placé sur le côté avec la rampe de spots du théâtre qui cache un coin de l’écran, ma voisine pue des pieds d’une façon assez spectaculaire, et on s’est ratés avec mon colocataire Viguen qui n’a plus de batterie et cherche désespérément les clés de l’appartement en errant dans les rues de Cannes. Je regarde le beau plan séquence d’ouverture, mais je ne suis pas dans de bonnes conditions pour apprécier, l’odorama offert gracieusement par ma voisine me ramène bien trop durement à la vraie réalité. Je sors donc retrouver les âmes en peine que j’ai abandonnées. Ouais je sais, Reality finira avec un Grand Prix « à l’italienne », mais que voulez-vous, parfois il faut préférer la réalité…

Réalité qui s’est d’ailleurs invitée tout naturellement sur la Croisette, à grands coups d’orages qui ne font que commencer…

Ce sera l’occasion d’une première soirée plage, en l’honneur du film Alyah d’Elie Wajeman à la Quinzaine, qu’on avoue ne pas avoir vu (je serais d’ailleurs curieux de connaître le pourcentage de fêtards dans les soirées qui ont vus les films à l’honneur.) Plage arrosée d’un whisky célèbre dont je ne citerai pas le nom, bien plus sympa qu’une autre plage arrosée d’un célèbre soda amer et dégueu dont je ne citerai pas le nom, où des branleurs 2.0 se retrouvent pour tweeter leurs exploits en citant la fameuse villa sponsorisée à grands coups de #, en échange de menus avantages en nature…

Instant boycott, on n’y mettra pas les pieds du festival. « What did you expect ? » Laissons donc les post-ados excités roter leurs boissons gazeuses au rythme de David Guetta et éjaculer précocement leur personal branling sur tous les réseaux, florilège :  http://missionvillaschweppes.tumblr.com/

Si je dois prétendre faire le gonzo, il faut bien coller à la définition première, j’ai toujours été très pointilleux sur l’étymologie. Le whisky en question n’est pas irlandais mais écossais, mais je prends sur moi cet écart.

Côté plage whisky, on est stylé mais on se la pète pas, les DJ passent du rock, denrée auditive fort rare dans les soirées cannoises, l’équipe du bar est cool et pro, même les videurs sont patients et ont de l’humour. Le respect est total, je n’ai rien reçu pour le dire, mais c’est suffisamment rare à Cannes pour être salué.

Barmen

JOUR 4 – Samedi 19 mai

 

De bon matin, toujours dans la section Un Certain Regard, premier gros coup de cœur du festival : Les bêtes du sud sauvage de Benh Zeitlin, qui après un Grand Prix à Sundance repartira avec une Caméra d’Or bien méritée. Des torrents de larmes inondent la salle, ça faisait des années que je n’avais pas pleuré comme ça au cinéma. Foncez-y quand il sort, c’est une merveille de simplicité et de beauté, un moment précieux qui nous rend nos yeux d’enfants sur le monde au travers de ceux de l’incroyable Hushpuppy, force de la nature âgée de 6 ans.

Le fait que la jeune héroïne soit le sosie de ma fille n’arrange rien à mon émotion, c’est saisissant et bouleversant pour mon cœur de père, me replace face à tous mes choix d’éducation, au respect d’un enfant qui découvre ce monde, à la responsabilité qu’on a d’aider un enfant à affronter ce monde dans lequel on l’a lâché… J’ai vérifié, elles ont six mois d’écart.

Pas trop motivés par Des hommes sans loi de John Hillcoat dont les retours de la séance du matin ne sont pas très enthousiastes, on prend le temps jusqu’à la séance de l’après-midi pour Au-delà des collines de Cristian Mungiu, qui avait obtenu la Palme en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours. C’est beau, les jeunes actrices n’auront pas volé leur double prix d’interprétation, mais c’est beaucoup trop long. En tant que monteur, j’aurais allègrement coupé une bonne heure, et le film y aurait fortement gagné en intensité. Je n’ai rien contre les films longs, mais ici on sent une certaine complaisance à faire durer des scènes et épuiser chaque situation sans que ça serve le récit. Son prix du scénario me fait plutôt l’effet d’un prix de l’adaptation de fait divers, l’histoire suit une linéarité pénible, c’est un parti-pris de l’inexorable, mais c’est juste emmerdant.

Un détail technico-artistique m’a tout gâché : dans un monastère perdu où il n’y a pas d’électricité, tous les intérieurs sont éclairés d’une inondation de néons ou à la boule chinoise, on sent les sources partout hors-champ, il n’y a pas d’ombres. Alors que les cadres sont magnifiques, que les scènes se prêtent au clair-obscur, tout est aplati et c’est un gros gâchis esthétique qui gâche complètement l’ambiance visuelle et la tension ou l’intimité des scènes d’intérieur.

La fameuse bougie halogène magnifiera vos soirées polenta entre amis.

Le soir, rattrapage de The We And The I de Michel Gondry à la Quinzaine, chouette virée en bus à New York à la fin du dernier jour de lycée, en compagnie d’une troupe de jeunes acteurs vraiment excellents. Rafraîchissant, drôle et léger après un début de festival pas vraiment placé sous le signe de la joie de vivre… Il faudra juste que je revoie la fin, j’ai un peu dormi mais ce n’est vraiment pas à cause du film… Ce sera le seul film que j’aurai vu à la Quinzaine, sachant que l’Alhambra à Marseille reprend une partie des films.

JOUR 5 – Dimanche 20 mai

 

Technicien avant tout, il suffit pour me tirer de mon lit de me dire qu’une nouvelle caméra et un court-métrage tourné avec son prototype sont présentés au Short Film Corner. La pluie semble bien installée, rendant les lendemains de fêtes nettement moins chantants. En avance pour la présentation, je fais un tour du marché du film, seule raison véritable de l’existence du festival de Cannes. Les pros sont d’abord ici pour vendre et acheter des films, ne nous leurrons pas, et la compétition ainsi que les sélections parallèles sont la vitrine luxueuse d’une bourse d’échange mondiale du cinéma. Les fers de lance du « cinéma d’art » sont là avant tout pour faire joli au-dessus de la cave à nanars internationaux qu’est le marché.

J’en profite pour rencontrer les gens de Mubi.com, très bon site de VOD exigeant et pas cher, qui offre aussi de grandes discussions de cinéphiles (pour les anglophones.) Ils organisent un concours à l’occasion de la sortie de leur petite caméra en partenariat avec Lomokino, qui permet de faire de petits films à la manivelle sur pellicule 24×36 ! Inaugurée par Apitchapong, c’est la classe, et ils présentent une belle collection d’appareils Lomo.

Digital Bolex

Le projet de caméra Digital Bolex reprend le concept de la fameuse caméra Suisse Bolex 16mm, qui accompagna depuis 1927 les riches heures du cinéma-vérité et du documentaire. Une caméra légère au prix abordable destinée au cinéma indépendant ou amateur éclairé, en 2012 ça donne une caméra 2K qui tourne en RAW, compatible avec les optiques 16mm, pour un prix de 3000$. Sur le papier c’est idéal. Le court-métrage présenté en blu-ray sur un petit écran de projection ne donne sans doute pas la pleine mesure de ce que la bête a dans le ventre, mais c’est très prometteur. Porté par une jeune équipe de trois jeunes passionnés, dont Elle Schneider qui a réalisé le court « One Small Step, » et qui tient ci-contre le prototype du bébé dans ses bras. Une initiative d’aventuriers comme je les aime, à suivre.

Ensuite retrouvailles avec mon ami chilien Francisco, qui vient vendre ses projets à des producteurs compatriotes présents au marché, notamment un beau projet sur les dernières heures de Salvator Allende, vu uniquement depuis le palais où il a vécu ses dernières heures. 2013 marquera les 40 ans du coup d’état de 1973, et évidemment il n’est pas seul à avoir eu l’idée…

Le temps est maussade, plutôt envie de le passer en compagnie de belles personnes comme lui que de films pas très joyeux, aussi beaux soient-ils. Je laisse donc passer La chasse de Thomas Vinterberg (prix d’interprétation pour Mads Mikkelsen) et Amour de Michael Haneke (Palme d’or.) Mon festival de la lose se caractérisera donc par le fait qu’une bonne partie des films que je rate obtiendront un prix, mais ça je ne le sais pas encore. Les films on peut les revoir facilement, les amis c’est souvent plus compliqué…

En fin d’après-midi projection de Les chevaux de Dieu de Nabil Ayouch à Un Certain Regard, sur l’embrigadement terroriste de jeunes d’un bidonville de Casablanca, qui se conclura sur les attentats de 2003. Très belle mise en scène et écriture des personnages, interprétation très juste, et une grande humanité dans l’approche du processus d’embrigadement, rendu banal et inévitable. Le film obtiendra le Prix François Chalais, du nom du grand reporter décédé en 1996.

Port sous la pluie

 

Bouillabaisse

A l’heure de l’apéro, Cannes est noyée sous des averses continues. On se rabat vers le village Pantiero qui regroupe les pavillons des régions de France, des commissions du film de France et d’autres pays. Aujourd’hui les collègues de la Région PACA ont eu la bonne idée d’inviter le restaurant Le Rhul de Marseille, co-fondateur de la charte de la Bouillabaisse. Vu que tout le monde est trempé comme une soupe, le scénario est idéal et on se réchauffe le cœur et l’haleine à la rouille, sans os ni arêtes.

Puis comme il faut tenir la moyenne auto-imposée de deux films par jour, le soir c’est Hors les murs de David Lambert, à la Semaine de la critique. Un beau premier film, gay et moderne, drôle et bien filmé, avec une grande justesse des acteurs Guillaume Gouix et Matila Malliarkis, mais le scénario est un peu évident dans son dénouement. On arrive ensuite à rentrer à la soirée du film à la « plage whisky » où on fera la connaissance de la charmante Marie  qui participe à Cannes Inside, et de son « frère de cœur » Franck Finance-Madureira, organisateur de la Queer Palm, qui récompense les films gays et lesbiens du festival, toutes sections confondues. Le monsieur nous conduit au Baron, after inévitable du festival et rendez-vous des stars noctambules, où se tiendra la cérémonie de remise de la Queer Palm à la fin du festival, sous la présidence de Julie Gayet. On y croise Thomas Langmann, dont l’un des gorilles me pousse sans ménagement hors d’atteinte du patron, de peur sans doute que je lui marche dessus.

Baron Rouge

JOUR 6 – Lundi 21 mai

 

Objectif du jour : projection de gala de Vous n’avez encore rien vu d’un de mes maîtres, Alain Resnais. Il se trouve qu’aujourd’hui je n’ai absolument aucun souvenir de ce que j’ai bien pu faire avant la projection de 19h, après vérification je n’ai vu aucun autre film du programme. Hum. Je crois que j’ai fait la sieste pour être d’attaque pour apprécier Eurydice.

Resnais explore une nouvelle fois le cinéma comme un labyrinthe mental, traite à nouveau de la mémoire et de la mort, des fantômes, des âmes qui animent les comédiens, du texte comme esprit. L’image du chef opérateur Eric Gautier, sa palette de couleurs, et l’utilisation qu’il fait des effets numériques comme Resnais utilisait auparavant les décors de théâtre qui font faux, est magnifique et fascinante.

Photo Arnaud Borrel

A mi-parcours du festival commencent à se dessiner des tendances, des correspondances entre les films, un air du temps créatif, une humeur, des signes qui parcourent les différentes sélections. Déjà Resnais pose des bases imposantes avec son labyrinthe théâtral, ses espaces mentaux aux multiples portes, la puissance du texte, du verbe. Cette année à Cannes, au commencement du cinéma était le verbe, le logos qui est aussi la première image du monde. Vous n’avez encore rien vu. Vous verrez.

Plus tard, en route pour la séance de minuit : Ai To Makoto de Takashi Miike qui promet d’être déjanté et jouissif. Mais…

2ManyDJs

Ce soir j’ai évité le concert de 2ManyDJs à la villa Inrocks en me disant que la pelouse devait ressembler à Woodstock après ce qui est tombé. Mais voilà qu’on me signale qu’ils font un after au Château du Suquet, merci à Benoît grâce à qui j’y rencontrerai les membres de l’équipe Vodkaster que je n’ai pas encore vus. On est au-dessus du port de Cannes avec vue sur toute la baie, la musique est bonne et les gens sont beaux, certains vraiment beaux, pas parce qu’ils portent un SMIC de fringues sur eux, ou qu’ils ont des gueules de gravures de mode, mais on voit que ce sont de belles personnes, ils dansent et se sourient. Que dire de plus ? Trouver à baver sur ces « happy few » soigneusement sélectionnés à l’entrée ? Mépriser les hipsters et la superficialité insupportable de Cannes pour se donner bonne conscience alors qu’au même moment il y a des massacres en Syrie et que seul BHL va s’en occuper dès qu’il aura présenté son film ? Non désolé, à un moment donné on danse et on ne pense plus, on arrête de juger, de se sentir observé, de ne pas se sentir à sa place, et on rentre en résonance avec les ondulations de sa voisine de dance floor.

On se dit vaguement qu’on est juste bien, et que de toute façon on va bientôt tous devenir vieux et mourir, alors autant savourer. Bordel de merde.

Et puis on rentre au petit matin, on croise le marché qui commence à s’installer, on discute sous un abribus au détour d’une cigarette avec un homme qui a du y passer la nuit, mais il rit d’avoir trouvé un bébé. On a pris des croissants, on lui en donne un avec la cigarette, il souhaite une bonne journée ou plutôt bonne nuit, il se fout d’où je viens et d’où je vais, on se serre la main.

Je ne suis pas de ceux qui se consolent d’un mal en disant « c’est la vie » Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse, à moi, que ce soit la vie ?… Qu’un million de grains de sables soient broyés en même temps que moi ? »

Jean Anouilh, Eurydice.

JOUR 7 – Mardi 22 mai

 

Après avoir dormi sur ces considérations poético-philosophiques de soirée branchée, place à la politique : à 11h à Un Certain Regard, Kervern & Delépine nous présentent leur Grand Soir avec Poelvoorde et Dupontel. Gustave Kervern nous demande gentiment de battre le record de standing ovation après le film, pour l’instant fixé à 6 minutes. Benoît Delépine flatte puis menace calmement les membres du jury. A la fin du film, le record est battu sous le contrôle montre en main de Kervern, qui tombe la chemise en guise d’encouragement. Le film est aussi de ceux qui font du bien dans ce festival du désespoir, Poelvoorde est grand en vieux punk optimiste, et Dupontel assure en vendeur de matelas qui pète les plombs. Malgré quelques temps morts le film fait plaisir à voir et a de la gueule au milieu de la production française uniformisée.

En compétition Cogan, la mort en douce de John Hillcoat avec Brad Pitt n’inspire pas grand chose, et je n’ai pas trouvé de place pour La part des anges  de Ken Loach, qui forcément obtiendra le prix du Jury…

Le grand moment de la journée c’est Journal de France de Claudine Nougaret et Raymond Depardon, présenté hors compétition. 50 ans de la vie d’un homme qui vit de son (doux) regard sur les hommes, sous le regard de sa compagne. Le film est à mon goût plus un document que du cinéma, mais c’est un document exceptionnel. Voir Depardon parcourir la France dans sa camionnette avec sa chambre photographique, filmé en scope avec l’Aaton Pénélope, revoir les images splendides de ses films numérisés en 4K d’une qualité incroyable, des archives personnelles inédites avec notamment une séquence de drague magnifique en vue subjective, dans laquelle Depardon traque Claudine Nougaret caméra au poing et la filme d’un œil amoureux, c’est un superbe cadeau. Il y a aussi ses premières images dans Paris alors qu’il est jeune photographe et s’entraîne à filmer en continu, des images de guerre en Afrique, le désert en noir et blanc…

Le seul bémol est le recadrage des archives 16mm en format scope pour avoir l’ensemble du film dans le même format panoramique, mais il s’agit une décision de Depardon, lui qui pourtant ne recadre jamais ses photos. Finalement cela suit la logique d’un regard sur le passé, comme des souvenirs tronqués qui gagneraient en ampleur en étant élargis à un format de cinéma grand spectacle. On n’a qu’une envie en sortant, revoir l’intégrale de ses films dans leur intégralité et leur intégrité.

Les membres du jury Nanni Moretti, Raoul Peck et Alexander Payne sont venus applaudir Claudine Nougaret et Raymond Depardon aux côtés de Thierry Frémaux.

Bravo aux cinéastes qui ont invité leur monteur Simon Jacquet à venir parler lors de la présentation du film, les monteurs sont rarement dans la lumière, et reconnaître leur rôle, particulièrement dans l’écriture documentaire, est une belle preuve, s’il en fallait, de l’intelligence et de l’humilité de ce beau couple de cinéma.

A l’heure de l’apéro, on se retrouve dans une chouette boum entre chargés de mission des Régions au village Pantiero. Ambiance décontractée, tout le monde bosse beaucoup la journée et décompresse enfin sur la piste de danse en moquette saturée de flotte, un feu d’artifice éclate au-dessus du port, suivi de sa fumée qui recouvre les alentours, l’air est humide et il n’y a pas un souffle de vent, la lumière prend des airs de cinéma sous un brouillard artificiel.

On termine fatalement au Baron avec les rescapés, dans une ambiance karaoké Piano bar, où l’on croise un punk échappé du Grand soir, des souris, et des oiseaux de nuit.

JOUR 8 – Mercredi 23 mai

 

En route pour Holy motors de Leos Carax à midi, je sors de l’appartement et tombe devant l’immeuble sur Denis Lavant qui passe à grands pas, un sac de courses à la main. Je le salue et lui dit et que je vais voir son film, il me répond qu’il ne l’a pas encore vu, qu’il le découvrira à la projection du soir. Je ne le voyais pas si petit, mais c’est moi qui me sent minuscule. Déjà je me sens drôle, pas encore bien réveillé, mes premiers chocs cinéphiles me reviennent dans la figure avec l’apparition du petit homme au corps incroyable qui marchait très vite :

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Je ne suis pas au bout de mes émotions. Holy motors est fait de cette matière étrange que sont les réminiscences de cinéma, de la même famille que ces rêves si réels qu’ils sont devenus une partie indiscutable de notre vie, de notre inconscient, de ce qui nous construit. Comme le texte habite, anime le comédien chez Resnais, ou comme les artifices animent le metteur en scène mort de Vous n’avez encore rien vu, les films qu’on a vus vivent en nous et nous font vivre. Ils sont une expérience au même titre que n’importe quelle scène vécue quotidiennement, et nous laissent des souvenirs souvent bien plus intenses que nos plus intenses expériences « réelles. » Oscar/Denis Lavant/Carax est un un seul corps malléable et pétri de cinéma, capable de tuer et mourir 1000 fois, de se suicider et de renaître, de se dédoubler et de se jouer de la mémoire, de simplement JOUER, « pour la beauté du geste » comme dit Oscar dans le film. C’est assez simple, à l’issue d’Holy motors on se sent revivre. Mieux, exister.

A la séance je croise Vanessa, une amie de Francisco, en compagnie de Josefina, qui a fait le montage son du film. En une rapide discussion et quelques degrés de séparation on se rend compte qu’on s’est déjà parlé au téléphone quand on travaillait sur le même film, elle a Paris, moi à Marseille. On a aussi des amis communs. Josefina a l’air à la fois heureuse d’être là et anxieuse de la réception du film, elle est venue à la première séance dans le grand théâtre pour vérifier que tout va bien techniquement, elle ira aussi à la projection de gala du soir. Le son est superbe, le film incroyable, et ça fait plaisir de lui dire. Elle me parle de petits détails que je n’avais pas remarqués, j’ai déjà envie de revoir le film.

Experience is not what happens to a man; it is what a man does with what happens to him. » Aldous Huxley

Impossible de voir un autre film de la journée, le film m’habite littéralement, me travaille, passe et repasse, je ne sais pas quel est le dernier film qui m’a fait ça, comme ces rêves si clairs au réveil qu’ils refusent de s’effacer tout au long de la journée, et qui reviennent longtemps après comme un « déjà vu. » On a déjà vu/vécu ça, mais était-ce réel ? Puisque j’y pense, ça doit forcément l’être.

L’Histoire dira qu’avant ou après sa mort

il se trouva en présence de Dieu et lui dit :

“ Moi qui ai été tant d’hommes en vain,

je voudrais n’être qu’un : moi”.

La voix du Seigneur lui répondit depuis un

tourbillon : “ Moi-même, je ne suis pas un ;

j’ai rêvé le monde comme tu as rêvé ton

oeuvre, mon Shakespeare, et parmi les

figures de mon rêve tu te trouvais, toi qui

es comme moi, plusieurs et aucun.”

Jorge Luis Borges — “Everything and Nothing”

(Dans le dossier de presse de Holy motors)

Le soir je retrouve le cinéaste Jacques Rozier, avec qui je travaille depuis un moment, il habite près de Cannes, où il a tourné ses premiers courts dont le beau Blue jeans. On mange une glace, il trouve que le festival est vraiment devenu une parodie, que c’était beaucoup plus décontracté avant, même quand les stars américaines paradaient sur la Croisette. Le protocole ridicule du nœud pap’ obligatoire l’emmerde. Je lui parle de Holy motors qui me trotte dans la tête. Il ira le voir le soir même et m’en dira ensuite, en rigolant : « A l’époque on parlait de ceux qui s’efforçaient de choquer le bourgeois. Carax a toujours aimé se faire remarquer, maintenant c’est : épater le bobo… »

Rien que l’idée de Rozier regardant ce film me fait plaisir, l’idée de cette rencontre : un cinéaste de la douceur du temps qui passe, de 85 ans, qui regarde un cinéaste de la violence du rêve, un « jeune » à ses yeux, et sans condescendance trouve simplement qu’il en fait un peu trop… S’ils ont un point commun c’est leur passion et leur intransigeance, leur refus du compromis avec le marché, qui le leur a bien rendu. A 85 ans, Rozier n’a jamais arrêté de travailler mais n’a fait que cinq long-métrages de fiction, dont un n’a jamais été correctement distribué, et tous ont été très difficiles à financer. Son sixième entamé en 2006 s’est interrompu en cours de tournage… dans la région cannoise.

Tout le monde parle de la fameuse fête de Holy motors qui se passe dans un parking près de la gare, avec un nombre très réduit d’invités… Mais l’événement du jour c’est que le film Broadway, premier long-métrage de mon amie Judith vient de se faire acheter par Arte ! Ce n’est pas une transaction cannoise, mais le fait que ça arrive pendant qu’elle est à Cannes nous oblige à fêter ça dignement. On vous reparlera bien sûr de ce film dans ces pages au moment de sa diffusion.

Après être passés au bateau Arte où on ne peut pas tous rentrer, les chargés de mission du Pantiero nous emmènent sur une plage pour la soirée assez insolite… des monuments nationaux. Le public est on ne peut plus raccord avec le thème de la soirée, la moyenne d’âge doit être plus élevée pour cette seule soirée que tous les soirs additionnés de la villa Inrocks… Quand un accordéon surgit de nulle part et se glisse entre les convives on décide de ne pas s’éterniser. S’en suit la plage whisky pour la soirée du magazine Paulette, avec toute la bande des colocataires réunis. Le dress code est rétro et l’assemblée d’un coup très différente, avec de jeunes filles tatouées dansant en robes vichy, souliers vernis et socquettes sur les Rolling Stones. On se sent déjà mieux. Puis on finira au château du Suquet dans l’ambiance cubaine du film « 7 jours à La Havane » avec son atelier mojitos à faire soi-même et les revenants de la soirée Holy motors

JOUR 9 – Jeudi 24 mai

 

Je passe mon tour pour The Paperboy de Lee Daniels, j’ai trop abusé du rhum cubain la veille (ou pas assez) pour être en mesure d’aller voir Nicole Kidman effectuer une « golden shower. » Post Tenebras Lux de Carlos Reygadas ne me branche vraiment pas non plus avec ma casquette cubaine en plomb, fatalement il obtiendra le prix de la mise en scène, alors qu’il a été descendu par quasiment tous ceux qui l’ont vu.

Je penche plutôt pour Catherine Corsini, histoire de rendre hommage à l’une des seules réalisatrices de la sélection. Malheureusement, Trois Mondes est très décevant malgré une belle photo et des acteurs parfaits. On est encore une fois dans le film à sujet, qui sombre dans des travers d’écriture complètement ridicules. Une scène de cul aberrante aura suffi à anéantir toute crédibilité du scénario et des personnages, il est même fort possible que ce soit une première dans l’histoire du cinéma.

Le soir j’ai bien envie de faire des photos un peu plus sérieusement et d’écouter de la bonne musique, ça tombe bien : il y a les jeunes et talentueux bretons Juveniles et normands Concrete Knives. Je prends un sérieux coup de vieux au vu de ces petits jeunes qui envoient… et du public dont une très jeune fan sera invitée à danser sur scène par la chanteuse.

Cédric, grâce à qui j’ai pu voir Holy motors à l’orchestre (reconnaissance éternelle), et autre belle rencontre via Twitter, donne une place pour la projection de gala de Post Tenebras Lux. Ma conscience cinéphile me tiraille mais l’idée de filer illico pour enfiler un smoking me refroidit sérieusement. Les marches c’est glamour une fois, deux fois, trois fois, puis au bout de neuf jours on trouve ça nettement moins rigolo de parader en pingouin avec un nœud pap’ qui nous serre le kiki. Finalement je décide de rejoindre Cédric et ses amis pour une pizza au Petit Majestic, le bar où se retrouvent les pros pour parler de leurs projets, s’échanger leurs avis sur les films ou leurs plans soirées. Une nouvelle fois je ne regrette pas de privilégier l’instant présent par rapport aux films, pas de replay dans la vie, pas de VOD, pas de séance de rattrapage… Rencontrer les gens qui font le cinéma, qui vivent pour le cinéma, ici et maintenant, c’est aussi une des raisons d’être du festival, sans eux il n’y aurait pas de films. Et si ceux qui font des films passaient leur vie à voir des films, il n’y aurait plus que des films sur le cinéma… Il y en a bien sûr, et des grands, et il en faut, mais je préfère le cinéma qui donne le goût de la vie à celui qui donne le goût du cinéma.

JOUR 10 – Vendredi 25 mai

 

La journée démarre à nouveau en limousine avec Cosmopolis de David Cronenberg, Robert Pattinson surprend et convainc en golden boy déchu qui tente de traverser un Manhattan envahi d’activistes, d’un cortège funèbre pour un rappeur soufi et d’un cortège présidentiel, tout ça dans l’espoir de se faire couper les cheveux. Il se sait ruiné par un coup de poker sur le Yuan chinois, des figures se succèdent autour et à l’intérieur de son vaisseau insonorisé, il tente des sorties pour conquérir sa riche promise qui se refuse à lui mais décèle ses infidélités, il parle beaucoup, écoute beaucoup, se fait ausculter en profondeur… Il se sait condamné mais tend peu à peu vers une certaine sérénité. « Bavard » sera l’adjectif le plus entendu à propos du film, c’est un non-sens, oui on parle beaucoup, mais certainement pas pour bavarder. Cette critique a aussi été faite au sujet de Vous n’avez encore rien vu de Resnais, il faut croire que le problème serait plutôt du côté des facultés d’attention et d’écoute de certains cinéphiles contemporains. Combien de livres lisent-ils ? Combien de fois sont-ils allés au théâtre où on ne leur cadre pas ce qu’ils doivent regarder et écouter ? Hé les gars, le cinéma vient de là : des planches et du texte, du verbe. Il n’a jamais été muet, seulement temporairement sourd, ne le soyez pas.

La chapelle Rothko, qu'Eric Packer aimerait bien s'offrir dans Cosmopolis

Le temps d’avaler un sandwich in extremis, j’enchaîne avec Dans la brume de Sergei Loznitsa. Je n’ai pas vu son premier long de fiction My joy qui était en compétition en 2010, mais je connais bien ses documentaires qui sont des diamants. J’ai eu la chance de le rencontrer à Marseille quand il est venu présenter ses films au Polygone étoilé, cinéma de quartier indépendant et gratuit, où je travaille bénévolement depuis 10 ans. Le film est aride et difficile pour une fin de festival, mais quelle beauté du regard sur les hommes dans l’horreur et l’absurdité de la guerre ! Les Allemands occupent une partie de l’URSS, il y a des résistants et des collaborateurs. Les ennemis en sont par la force des choses, ils ont même pu être amis autrefois. Il y a ceux qui cèdent et ceux qui résistent, et la mort qui ne claque que hors champ, dans un coup de feu assourdissant après tant de silence et de perte dans la brume de la forêt. Je repense à Au-delà des collines et me dit que tout ce que j’y trouvait apprêté est ici offert avec épure et intelligence, mais surtout respect pour l’intelligence du spectateur.

Voir Cosmopolis et Dans la brume à la suite produit un étrange effet, on passe d’une logorrhée capitaliste dans un climat de guerre qu’on traverse dans une limousine feutrée, dans laquelle les mots deviennent matière et image, au silence de mort et au temps distendu de la guerre hors des champs de bataille, entre collaborateurs présumés et résistants parfois lâches, où le soupçon de trahison tue tout autant, faisant disparaître l’espoir dans la brume. Chez Cronenberg les mots se font images, idée pures enfermées dans un habitacle coupé d’un monde qui s’écroule, chez Loznitsa le silence regorge de sons et dans un geste cinématographique bressonien, la mort elle-même est représentée par un son plutôt qu’une image. La parole convoque les images du passé, dans l’espoir d’y déceler la vérité, de comprendre ce présent si absurde et sans issue. En temps de guerre, bien et mal sont des notions dépassées, le seul avenir certain, la seule certitude, la seule vérité, c’est la mort.

Tu entends ce cri de guerre

que les hommes lancent à la face de l’avenir,

le provoquant au combat ?”

Leonid Andreïev (cité dans le dossier de presse de Holy motors, comme une autre passerelle.)

Le soir je passe mon tour pour Hemingway & Gellhorn présenté hors compétition et qui sent le biopic faisandé sur les amours d’Hemingway. On a prévu de revoir Holy Motors mais un panneau avant la queue indique que la projection est annulée… On entendra ensuite que c’était un canular… On va à la soirée du concours « Banlieuz’arts » qui permet chaque année à huit jeunes réalisateurs de réaliser leur projet de court-métrage et de venir le présenter à Cannes.

Ce sera sans doute la soirée la plus sympa du festival, ça fait un bien fou d’entendre du hiphop sur la Croisette, Cut Killer et ses guests RimK et Lord Kossity nous décrassent les oreilles comme il se doit à grands coups de sons old school, le public enflamme la piste et fait plaisir à voir, ça change des soirées cannoises habituelles.

Cliquez sur les vignettes pour agrandir et faire défiler les photos

JOUR 11 – Samedi 26 mai

Le matin rattrapage de 25 novembre 1970, le jour où Mishima a choisi son destin de Koji Wakamatsu en sélection Un Certain Regard, qui raconte la création d’une milice patriotique par l’écrivain Mishima. L’histoire m’était inconnue dans ses détails et aurait pu permettre à Wakamatsu de réaliser, après le puissant United Red Army, une sorte de diptyque sur l’extrémisme de gauche et de droite. Malheureusement, malgré des acteurs convaincants, le manque de moyens est flagrant. Tourné en mauvaise vidéo numérique, le film laisse la sensation d’un téléfilm fauché et plombé comme son titre par son côté documentaire, alors qu’il y avait matière à beaucoup plus d’ampleur.

L’après-midi c’est Mud de Jeff Nichols, dont Take Shelter était l’une des surprises du festival 2011. Après avoir snobé les autres américains de la compétition, j’attends beaucoup de celui-ci. Mud n’a absolument rien à voir avec Take Shelter et c’est tant mieux, Jeff Nichols passe d’un film mental, une tempête dans le crâne de l’immense Michael Shannon, à un récit plus classique, plus grand public et du coup moins surprenant. C’est un récit initiatique en forme de Tom Sawyer moderne où on retrouve le Sud des Etats-Unis, deux jeunes garçons livrés à eux-mêmes, le Mississipi et un criminel en fuite, Mud, qui donne son titre au film. Le classicisme vient du récit mais n’est qu’apparent, rapidement sublimé par les acteurs, notamment le jeune Tye Sheridan qui jouait dans Tree Of Life. La mise en scène d’une précision et d’une fluidité rares place Mud dans la lignée d’un grand cinéma américain populaire comme Stand By Me, ces films qui déploient un vrai souffle sans avoir à se gonfler comme des baudruches, mais en croyant sincèrement en leurs héros simples et à l’universalité de sensations d’enfance que tout spectateur a connu. Comme dans Les bêtes du sud sauvage et Moonrise Kingdom  on est invité à porter un regard neuf sur le monde à travers les yeux d’un enfant ou d’un adolescent, avec leurs déceptions, leur rapport aux adultes, à l’amour, quand tout est première fois. Au final les héros qui m’auront le plus touché durant ce festival sont des enfants, et avec eux la pureté des émotions et sensations qu’on retrouve en nous sont une essence du cinéma : la capacité de s’émerveiller, et simplement nous faire revivre.

Le soir c’est la clôture de Cannes Classic avec Final Cut, Ladies and Gentlemen de Györgi Pálfi, montage ludique et virtuose des plus grandes scènes de l’histoire du cinéma, qui se répondent et jouent ensemble. D’abord jouissif, l’exercice tourne un peu en rond sur la fin avec beaucoup de films qui reviennent plusieurs fois, très dommage quand on pense aux nombreux chefs-d’œuvres qui n’ont pas été cités. On ne s’explique pas non plus la présence de Dr House, Mad Men et 24 dans un film dédié au cinéma. Mais il y a de très belles idées de montage et c’est bien agréable en fin de festival de revoir toutes ces scènes, qui nous redonnent encore des envies de cinéma, et comme dans un quiz Vodkaster d’1h30 on se prend à tenter de reconnaître tous les films.

Enfin, séance de minuit avec Maniac de Franck Khalfoun, remake ridicule et inutile du classique d’horreur de William Lustig, qui a pourtant participé à la production. On n’avait pas vu pareil navet depuis bien longtemps. Le pauvre Elijah Wood fait son possible en tueur torturé mais tout est risible, laid et tape à l’œil. Pas la peine de s’étendre sur le sujet, on n’en fera même pas de cauchemar.

JOUR 12 – Dimanche 27 mai

 

Le dimanche c’est rattrapage de la compétition avec Amour de Michael Haneke, exception qui vient confirmer in extremis la règle qui veut que je rate les films primés. La Palme d’or n’est pas volée, c’est un grand film tout en pudeur et délicatesse, sur un sujet peu traité alors qu’il touche tout le monde. Au XXIè siècle, même pour les riches, mourir dignement est toujours aussi difficile. Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant sont admirables et Haneke parvient à une épure et une simplicité de mise en scène qui force le respect, quelque chose comme de la sagesse.

Vient le moment de la dernière montée des marches alors qu’éclate un énorme orage, conclusion logique de ce festival bien arrosé. Les acteurs du film de Claude Miller qui fait la clôture, sont tristes et émouvants sur le tapis rouge détrempé. Il y a beaucoup d’absents et on ne se fait pas d’illusions, nos favoris ne sont pas venus. Le palmarès, décevant sur le coup, paraît finalement assez cohérent, mais je ne peux juger vraiment sans avoir vu tous les primés. Il y a une nouvelle fois une polémique autour d’un éventuel favoritisme, mais on s’en fout un peu. Ce jury avec ce président a voté, il n’y a pas eu d’unanimité et ils se sont convaincus pour de bonnes ou de mauvaises raisons, c’est leur palmarès et j’ai le mien, chacun a le sien.

Thierry Frémaux rend un hommage émouvant à Claude Miller, et Thérèse Desqueyroux vient clôturer le festival. Malheureusement il n’est pas à la hauteur de ce qu’a pu offrir Claude Miller dans ses meilleurs films, celui-ci est empesé, trop linéaire et manque de la cruauté du roman dont il est tiré. Audrey Tautou et Gilles Lellouche sont loin de le rendre plus convaincant.

On peut conclure avec cette Palme pour Amour, que plusieurs des grands films de cette sélection 2012 sont ceux qui ont privilégié la sincérité et l’humilité en laissant le cynisme de côté, ceux qui croient que le cinéma n’a pas besoin d’esbroufe pour impressionner et au final, faire simple est sans doute ce qui demande le plus de talent.

A côté de ceux-là il y a les films-mondes, les films-sommes, les films-mentaux comme ceux de Carax, Resnais et Cronenberg. Les films qui nous disent qu’ils savent très bien qu’ils sont du cinéma et que nous sommes des spectateurs, ils savent qu’ils sont faits d’artifices, de références, de la mémoire de leurs auteurs et de leurs interprètes, de la mémoire de leurs spectateurs. Ils sont faits de la confiance dans la capacité du cinéma à se réinventer en permanence à partir de ses propres codes, comme tout langage, toute langue vivante. Le verbe a eu une grande importance dans beaucoup de films, et il ne faut pas oublier que tout cinéaste, même s’il n’est pas auteur, passe beaucoup plus de temps à écrire qu’à filmer. Les mots sont le sang du cinéma, ils font naître les images.

Un cinéma où il suffit de rêver, de se souvenir, d’interroger le monde et la façon de le filmer, de l’imaginer, d’interroger le spectateur et d’avoir confiance en sa présence. Un cinéma au passé, au présent et au futur, dans son temps et hors du temps. A la fois ici et maintenant et toujours avec la possibilité d’un ailleurs.

Heureux d’avoir été présent pour voir ça.

Un grand merci pour leur présence et leur aide, en ligne et en vrai, à Axel, Judith, David, Benoît, Cyril, Hugues, Cédric, Francisco, Josefina, Vanessa, Simon, Viguen, Oriane, Rémy, Samuel, Chris, Hendy, Bertrand, Henry, Jacky, Hugo, Pauline, Lucille.

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3 Comments to “REVUE FLEUVE MAIS NON EXHAUSTIVE DE CANNES 2012 EN VUE SUBJECTIVE”

  1. broka-j dit :

    Bravo pour cet excellent Journal Article.
    Tu m’as donné envie de découvrir plusieurs de ces films.

  2. boutroskatof dit :

    Merci Broka-Ju a.k.a ElmerHunter pour ce récit fleuve passionant. T’a vu plein de film et loupé presque tous les primés, c’est juste la classe ;)

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