BROKATOF
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Tous artistes ?
Categories : Reflexion | Auteur : Julien Girardot

The revolution will not be televised

Le documentaire PressPausePlay a tourné en 2011 dans de nombreux festivals et raflé quelques prix bien mérités, il est depuis quelques jours visible en intégralité sur Vimeo, voir ci-dessous (en anglais je sais, mais si on veut changer le monde il faudra bien un langage commun, les Suédois, Islandais et Japonais dans le film l’ont bien compris…)

Produit par une agence de création suédoise et prévu dès le départ pour être diffusé gratuitement, il offre un panorama de la création mondiale et de notre époque où internet et la démocratisation des moyens de production artistique ont complètement bouleversé notre façon de considérer l’art et la culture, et plus largement la création sous toutes ses formes.

Dans la forme c’est une enquête rigoureuse et agréable à regarder car très joliment filmée et montée, les intervenants vont de célébrités comme Moby ou Sean Parker (co-fondateur de Napster) à des musiciens, graphistes, réalisateurs et écrivains plus ou moins connus des quatre coins du globe. Sur le fond, tous apportent un angle de vision intéressant allant du plus optimiste au plus pessimiste, et posent d’excellentes questions sans tomber dans des réponses faciles, c’est le grand mérite du film.

 

Créer à tout prix ?

Aujourd’hui le fameux quart d’heure de célébrité cher à Andy Warhol est à portée de chacun en quelques clics de souris, pour peu que vous ayez du talent et un ordinateur (ou une telle absence de talent que ça en devient exceptionnel, comme par exemple la tristement célèbre Rebecca Black) vous pouvez diffuser vos créations instantanément dans le monde entier. Cependant, comme cela revient régulièrement dans le débat sur le piratage, si tout est gratuitement disponible pour tous, quelle est alors réellement la valeur de l’art ? Quand n’importe qui peut inonder Youtube de ses chansons ou de ses vidéos, est-ce que ça ne devient pas n’importe quoi ? Le danger pour ceux qui ont une vraie démarche artistique en dehors de leur douche est de se retrouver noyés dans la masse d’une production mondialisée où l’on trouve à boire et à manger, et de peut-être ne jamais émerger malgré leur talent.

Bande dessinée détournée Internationale Situationniste n.8, jan.1963, p.27

Bien sûr ce potentiel énorme d’avoir le monde à portée de main est sans précédent dans l’histoire de l’humanité, bien sûr je suis pour la gratuité de la culture parce qu’elle n’a pas de prix.

Lors de ses vœux au monde de la culture le 24 janvier à Marseille, Sarkozy a déclaré : « Est-ce que l’on respecte ce qui est gratuit ? Non ! »

Preuve que l’unique valeur de respect est dorénavant déterminée par l’argent, le pouvoir n’est plus que chiffres. Je ne vais pas pleurer pour les maisons de disques qui sont incapables de s’adapter et cherchent à tout prix à préserver leur modèle économique obsolète basé sur l’exploitation des artistes, les vrais voleurs se sont elles, pas les ados qui téléchargent. A l’heure où tout est dématérialisé et numérisé je trouve très sain que les musiciens vivent d’abord de leurs concerts plutôt que de leurs disques, parce je considère la musique comme un art vivant et d’abord un spectacle à partager avec un public à un instant T qui ne se reproduira jamais, plutôt qu’une consommation distraite de pauvres MP3 dans des millions d’iPods solitaires et individualistes. Je préfère que des réalisateurs doivent aller à la rencontre de leur public dans les salles pour donner de l’élan à leurs films plutôt que de dire deux mots entre deux pubs chez Denisot.

 

Salles obscures, objet du désir

Ce mercredi 25 janvier 2012, 13 nouveaux films sortent en même temps sur les écrans français (cf. http://www.slate.fr/story/49125/jour-sombre-cinema-francais) plusieurs sont des films salués par la critique, mais ils auront un mal fou à trouver leur public et risquent de se faire pousser par les prochaines fournées au bout d’une semaine ou deux… On salue la santé du cinéma français avec un nouveau record de fréquentation et 270 films produits, malgré l’épouvantail du piratage agité à tire-larigot. Mais pour un Intouchables, combien de films ne sont jamais rentabilisés ? Le cinéma français ne survit que grâce à la perfusion de la télévision qui le finance, et aux subventions du CNC pour l’art et essai, ce qui suppose également un certain formatage en amont, parce que les chaînes doivent avant tout vendre de l’espace publicitaire, et un film d’auteur qui n’a pas l’appui d’au moins Canal+ ou Arte a très peu de chances d’obtenir une aide du CNC…

A côté de ça il y a des guerilleros du cinéma, avec l’exemple récent de Donoma, réalisé par Djinn Carrenard, 31 ans, avec des potes et 150€, et qui a su trouver le chemin des salles grâce à une énergie sans pareil en portant le film à bout de bras dans toute la France. Il y a des francs-tireurs du cinéma indépendant comme Film flamme à Marseille, collectif de cinéastes qui anime depuis 10 ans cette année le cinéma gratuit Le Polygone étoilé à la Joliette, produit et distribue des films et réalise des ateliers cinéma en 16mm avec les habitants de Marseille, malgré un manque de soutien des institutions et sans aucune aide du CNC ou des TV. Il y a d’autres collectifs en France et en Europe, des festivals qui arrivent encore à montrer qu’il existe un autre cinéma en dehors des multiplexes. Le cinéma aussi est une expérience collective, les films ne sont pas faits pour être regardés seul devant un écran d’ordinateur mais partagés avec une salle qui vibre, débattus avec des amis ou des inconnus. La situation est complexe, il n’a jamais été aussi facile de produire de la musique ou des films, pour beaucoup moins cher qu’avant, mais plus difficile que jamais de trouver des financements pour sortir du bricolage et du bénévolat. Les copies numériques réduisent le coût de la distribution en salles mais ce sont les blockbusters qui squattent les écrans, il faut se battre pour être vu.

Ce monde créatif qui change, c’est aussi la raison d’être du collectif Brokatof. Le terme de révolution n’est pas exagéré, mais aucune révolution ne pourra se faire si chacun reste dans son coin, ou alors ce seront les forces du marché qui auront le dernier mot, en récupérant et recyclant les piètres « buzz » ici et là pour en faire leur quatre heures.

Faites tourner comme Duval MC, soutenez ceux qui se bougent le cul en évitant les intermédiaires qui se gavent, et on pourra court-circuiter les bulldozers du marché, on a tout ce qu’il nous faut pour se faire entendre alors n’hésitons pas à crier.

 

Occupy internet !

 

Merci @delgoff pour le lien.

 

5 Comments to “Tous artistes ?”

  1. broka-j dit :

    Un article Excellent !
    Bravo Broka-Ju.

  2. broka-ju dit :

    Merci collègue :)

  3. Rémi Julienne dit :

    Bien qu’assez d’accord avec l’ensemble du constat je mettrais un bémol au sujet des maisons de disques, tous les intermédiaire ne sont pas à jeter à la poubelle et beaucoup d’artistes resterai totalement inconnus sans des gens, des structures qui accèpte de mettre du temps et de l’argent pour défendre un projet artistique sans, eux-même, êtres artistes. En ce sens je pense que la profession de « manager d’artiste » en 2012 est encore plus précaire et dénigré que celle d’artiste, leur boulot est ingrat, il font l’interface entre un secteur économique très difficile et des artistes qui ne veulent pas entendre parler de papier, d’exigences ou autres pourcentages.
    Mais effectivement celui qui n’expérimente rien aujourd’hui est mort, ce qui ne garantie pas que celui qui expérimente soit d’emblée identifié.
    Qu’est ce qu’un fait culturel alors que l’offre explose, se personnalise, s’individualise de partout. Dans une dizaine d’année, qu’auront nous en mémoire concernant la culture en 2012, les buzz? les succès? ou le fait complétement inédit dans l’histoire de l’humanité et sa culture, qu’on ai justement 10 millions de petits succès?

    • broka-ju dit :

      Bien sûr il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier, il n’y a pas que des Pascal Nègre et des Universal, il y a aussi des labels qui font un boulot remarquable et nécessaire. La première préoccupation d’un musicien doit être de créer, et pas de gérer ses contrats et cachets ou tournées. Brokatof est aussi né dans cet esprit de mettre en commun des compétences, et de créer des ponts entre différents domaines artistiques.
      Tes questions sont très justes, mais je me garderai bien de jouer les devins, on a eu tant de surprises ces dernières années qu’il est très hasardeux de se projeter. Une seule chose est sûre : l’avenir ne sera que ce que nous en feront ;)

  4. broka-p dit :

    Quelle place pour les artistes dans la société?
    Leur faut-il effectivement une place, un statut? alors qu’il sont peut-être l’expression même de quelque chose qui est « en dehors » de la société. Mais un artiste paye le même pain en boulangerie, à les même factures, les mêmes amendes. L’explosion numérique n’a pas résolu cette difficulté sociale majeure. Qu’est-ce qui rend légitime une pratique artistique professionnelle? A la question « sommes tous artistes » on peut peut-etre répondre que la possibilité d’être tous un peu menuisier, épicier, garagiste, professeurs, assistante sociale n’est pas une mauvaise chose. La pratique amateur, la débrouille, le DIY (do it yourself) aide à meiux comprendre les métiers des autres.Que tout le monde s’essaye à faire des musiques, des articles, des films, des détournements, cela permet à ces personnes qui ont « essayé » de mieux comprendre en quoi une oeuvre est aboutie et demande du travail et du temps.

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